Tribune
Le plaidoyer d’Annick Cojean pour le journalisme
Annick Cojean, grand reporter au Monde et ancienne présidente du prix Albert Londres, a profité du lancement, le 28 septembre, du Musée de l’info et de la presse (Musip), dont elle préside le conseil scientifique et culturel, pour faire un brillant plaidoyer en faveur du journalisme. A l’heure où il est si simple de répandre fake news et contre-vérité, il est essentiel « d’informer avec justesse, précision, équilibre, indépendance et honnêteté, rappelle-t-elle. C’est une urgence démocratique ». Voici le texte de son discours. A afficher dans toutes les écoles de journalisme et toutes les rédactions.
« Le journalisme, je crois, vit un moment crucial de son histoire. Et je ne connais pas une personne travaillant dans l’univers de la presse et des médias qui ne ressente une réelle inquiétude. Une crainte presque existentielle. Car les dangers, les critiques, les menaces, les défis sont multiples et remettent parfois en cause ce qui est notre raison d’être : informer avec justesse, précision, équilibre, indépendance, honnêteté. Révéler ce que tout pouvoir s’efforce de cacher. Donner aux citoyens le maximum d’informations et de contexte lui permettant de comprendre une situation et d’avoir sur elle un avis éclairé. Au fond, traquer LA vérité, car il n’y a pas de « vérité alternative » encore moins de « post-vérité ». Servir la vérité, comme disait Camus. Et donc… la liberté, du citoyen.
La fameuse revue de journalisme de Colombia a lancé l’an passé une enquête passionnante sur le journalisme à l’horizon 2050. Elle a interrogé les plus grands de la profession, dans toutes sortes de médias. Quelques rares pistes apparaissent, et en général, elles prévoient la disparition de la plupart des grands médias actuels (journaux et chaînes de télévision), et la migration de tous les journalistes sur le web. Mais ce qui ressort surtout, c’est un brouillard épais, une incertitude totale, une impossibilité de prévoir l’avenir du journalisme et de l’information. Une seule conviction, partagée quasiment par tout le monde : l’industrie des médias sera méconnaissable pour les personnes qui y travaillent aujourd’hui. Ah ça, nous serons submergés d’informations ! Elles arriveront à chaque instant, de partout, moulinées, rédigées, sélectionnées par l’IA. Des écrans de toutes tailles clignoteront autour de nos visages, jusque dans nos lunettes.
Mais quelle information ? Quid du journalisme ? De ce métier qui est un vrai métier, qui ne s’improvise pas, qui a des règles, des principes, des valeurs, une déontologie. De ce métier passion, galvaudé, méprisé, attaqué mais nécessaire. Plus que jamais nécessaire dans ce monde où le moindre clampin muni d’un téléphone et inscrit sur un réseau peut balancer n’importe quelle rumeur et se dire journaliste. Dans ce monde où les jeunes, qui lisent moins, ont une idée bien tronquée de ce métier.
Un sondage auprès d’ados américains montrait que la plupart d’entre eux considère le journalisme comme « ennuyeux », « biaisé », « fake ». 70% pensent que les journalistes ne vérifient pas les faits avant de les annoncer. Et la moitié d’entre eux pensent que les citations dans les articles sont carrément inventées… Oh my god !
Alors il y a urgence ! Urgence de discuter, d’écouter, de réfléchir ensemble à ce qui se prépare, et au sens même du journalisme, défenseur, bouclier de la démocratie ! Urgence de prendre les jeunes par la main. De les mettre à notre place. Et d’expliquer notre métier. Ses enjeux, ses risques, sa complexité, ses multiples contraintes ; les pressions, politiques, économiques, amicales. Urgence à leur apprendre à aimer les médias, à se repérer dans leur jungle, à reconnaître ce qui est journalisme et… communication ; journalisme… et propagande, publicité, désinformation, manipulation. Urgence à en faire de super détecteurs de fake news. Donc des citoyens avertis. Lucides. Moins manipulables. C’est tout ça qu’ambitionne de faire le Musip. Et c’est pour ça que c’est un projet génial ».




