L’événement
La presse joue le collectif face aux géants de l’IA
Il aura fallu attendre le dernier jour du congrès de la Wan-ifra pour connaître, le 3 juin, les contours de l’initiative collective que Jean-Christophe Tortora, directeur général délégué de CMA média en charge des relations extérieures et du pôle presse, appelait de ses vœux depuis l’annonce, en début d’année, de l’organisation de ce grand rendez-vous de la presse internationale à Marseille, le fief de CMA CGM. CMA média et 30 groupes de presse internationale, dont Sipa Ouest France, rejoignent la coalition Spur (pour Standards for publisher usage rights), créée en mars dernier par le Financial times, le Guardian, Telegraph média, la BBC, Sky news et Mediahuis, pour faire entendre une voix commune face aux géants de l’IA.
Une réponse collective, et internationale, pour organiser les relations avec les plateformes d’IA
Créée en mars dernier, Spur rassemble des médias et acteurs du secteur engagés dans la définition de standards techniques visant à mieux encadrer l’utilisation des contenus journalistiques par les systèmes d’intelligence artificielle. Cette coalition travaille notamment à développer des outils de suivi de l’usage des contenus par l’IA, à renforcer la protection des droits des éditeurs et de la propriété intellectuelle, à simplifier et fluidifier les mécanismes de licence entre éditeurs et acteurs de l’IA, et à favoriser un accès aux contenus journalistiques reposant sur des principes de transparence, de confiance et de responsabilité. « L’arrivée de ces nouveaux membres nous donne l’ampleur nécessaire pour transformer notre mission en un mandat mondial », estime Anna Bateson, CEO de Guardian média group, l’une des chevilles ouvrières à l’origine de la création de Spur.
Parmi les 30 nouveaux membres figurent bien sûr de grands éditeurs internationaux, comme le suisse Ringier, le finlandais Sanoma, l’autrichien Der Standard (Autriche), le suédois Bonnier, le néo-zélandais RNZ ou les canadiens The Globe and mail, Quebecor et la Presse, mais aussi des organisations professionnelles et associations sectorielles, comme la Wan-ifra. « Annoncer cette expansion majeure de Spur lors de notre congrès souligne l’importance de cette initiative, souligne son CEO, Stig Orskov. L’action collective des éditeurs est essentielle pour créer un marché de licences d’IA à la fois équitable et opérationnel ». « Le moment est venu d’un new deal entre éditeurs, plateformes et pouvoirs publics, fondé sur un partage équitable de la valeur et sur la défense d’un journalisme fiable et indépendant » renchérit Jean-Christophe Tortora, qui appelle Emmanuel Macron « à porter l’Appel de Marseille » devant les dirigeants du G7 réunis à Evian du 15 au 17 juin.
Le début d’un long combat
Pour lui, le congrès de Marseille marque le début d’un long combat pour que les éditeurs puissent tirer des revenus substantiels de ces futures licences IA. « Ce congrès n’est qu’un point d’étape », nous explique-t-il dans l’entretien (ci-dessous) qu’il nous a consacré. Et cela passe par l’arrivée d’autres éditeurs (plusieurs groupes français sont attendus prochainement) au sein de cette coalition. Mais il faudra convaincre. Exemple avec le New York times, dont le chairman et publisher, Arthur Gregg Sulzberger, a fait, à la tribune du congrès, un lourd réquisitoire contre les entreprises de l’IA comme OpenAI ou Anthropic, en les accusant de « piller les sites d’information sans autorisation ni compensation » pour nourrir leurs modèles de langage, mais qui n’a pas souhaité, pour l’instant, rejoindre la coalition. Pire, Louis Dreyfus, le président du directoire du groupe le Monde, n’a pas cherché, devant les congressistes, à faire semblant de s’intéresser à l’initiative. Il a même défendu le choix, très décrié par ses confrères, de faire cavalier seul dans la signature d’accords avec les acteurs de l’IA. « Ces plateformes ont besoin de signer avec des éditeurs, pas avec des associations. Si le Monde n’avait pas signé, et qu’OpenAI n’avait signé avec aucun acteur français, comme c’est le cas en Italie, est-ce que la presse française se porterait mieux ? Je ne crois pas. Il faut être pragmatique ».




