L’événement
Le bras de fer se tend entre Google et les médias français
Les relations entre les médias français et Google ont pris, en début de semaine, une nouvelle dimension. Le jour où le tribunal des activités économiques de Paris l’a condamné, le 29 juin, à verser au Figaro, à Prisma média, au groupe les Echos-le Parisien et à Dailymotion, la somme de 126 millions d’euros de dommages et intérêts pour pratiques anticoncurrentielles dans la publicité en ligne, Google a annoncé, dans un courrier adressé à quelque 450 éditeurs de presse français, qu’il s’apprêtait à lancer en France avant le 23 septembre son outil de réponses par IA sur le Web, AI Overviews. Une arrivée redoutée car elle a entraîné, à l’étranger, des baisses d’audience spectaculaires.
L’aboutissement d’un long combat judiciaire
Après Rossel en Belgique fin 2025, puis M6 et l’Equipe plus récemment, les groupes Figaro, Prisma média, les Echos-le Parisien, mais aussi Dailymotion, ont remporté une nouvelle bataille judiciaire face à Google, après plus de dix ans de procédure. Le tribunal des activités économiques de Paris a condamné le géant américain à leur verser 126 millions d’euros (61 millions pour Prisma, 27,5 pour Dailymotion, 26 pour le Figaro et 11,5 pour les Echos-le Parisien), quand ils en avaient réclamé 570 millions à eux quatre. « Il faut être patient et avoir les reins solides », rappelait le 11 juin Marc Feuillée, le directeur général du groupe Figaro et président de l’Alliance de la presse d’information générale, lors du congrès de la presse hebdomadaire régionale. « Cette décision marque un tournant », ajoute-t-il dans les colonnes du Figaro. De son côté, Google n’a pas encore décidé s’il ferait appel de cette décision, mais « nous la contestons, a indiqué un porte-parole à l’AFP. Ces demandes de dommages-intérêts reposent sur des interprétations erronées du secteur de l’adtech, qui est une industrie fortement concurrentielle et en rapide évolution ».
Le lancement très redouté d’AI Overviews en France
Au même moment, Google ouvre un nouveau front avec les éditeurs de presse, et les médias dans leur ensemble, puisque Ouest France a révélé, toujours le 29 juin, qu’il s’apprêtait à lancer en France, comme il l’a déjà fait dans plus de 120 pays, AI Overviews, sa fonctionnalité de résumés générés par IA directement intégrés aux résultats de recherche, ainsi que le Mode IA, une expérience plus conversationnelle reposant sur son modèle Gemini. Avec ces outils, les internautes pourront obtenir en tête des résultats une synthèse rédigée par l’IA de Google, accompagnée de liens vers les sources utilisées. Le Mode IA permettra quant à lui de poursuivre la recherche sous forme de conversation, à la manière des assistants conversationnels génératifs.
Pour les médias français, ces résumés représentent un risque de voir leur audience en ligne diminuer. D’après une étude publiée par le Pew research center en juillet 2025, les internautes sont deux fois moins nombreux à cliquer sur un lien de résultat lorsqu’ils disposent d’un résumé par IA. De son côté, Reuters institute, qui s’appuie sur des données Chartbeat agrégées sur plus de 2500 sites éditeurs de pays où Overviews a été lancé, indique que le trafic référent depuis Google discover a baissé de 21% au niveau mondial sur un an, et de 29% aux Etats-Unis. « Le jour où Google lance Overviews, nous pouvons perdre 30% du trafic qui vient de Google », estimait Jean-Nicolas Baylet, le directeur général du groupe Dépêche du midi, lors du dernier congrès de la Wan-ifra de Marseille.
Des négociations compliquées en perspective
A l’heure où leurs modèles économiques traditionnels sont sérieusement fragilisés, les médias sont très inquiets. Certes, Google avance avec prudence, depuis que l’Autorité de la concurrence lui a infligé, en mars 2024, une amende de 250 millions d’euros pour ne pas avoir respecté ses engagements de transparence et de négociation avec les éditeurs, notamment en utilisant leurs contenus pour entraîner son IA (Gemini) sans les en informer. C’est d’ailleurs pourquoi le groupe promet, dans son courrier aux éditeurs, de leur laisser le choix d’opt-out de la fonctionnalité et de préciser si ces contenus peuvent être utilisés dans les résultats de recherche (comme au Royaume-Uni, où la loi l’impose). Google leur assure aussi d’être informés du nombre d’impressions générées via un tableau de bord dédié, et d’être rémunérés au titre des droits voisins (du moins pour les journaux avec qui un accord a déjà été signé). « Nous souhaitons des discussions et un accord collectif, préalablement au déploiement des nouvelles fonctionnalités, qui représentent un énorme défi », a déclaré Marc Feuillée à l’AFP. Louis Dreyfus, président du directoire du groupe le Monde, trouverait aussi « regrettable que Google ne profite pas des semaines qui restent avant ce déploiement pour essayer de nouer des accords avec les éditeurs de manière à respecter pleinement la loi, comme l’ont fait d’autres acteurs majeurs de l’IA ». L’été s’annonce bien torride, et pas seulement sur le plan météorologique…
Didier Falcand




